La Reprise

Ce que le passé peut encore faire

Frédéric Denjoy · 25 min de lecture · Accès ouvert

« Ça s’est passé, bon. Mais est-ce que ça peut encore changer quelque chose ? »

À vingt-sept ans, Anaïs appelle sa mère après une dispute. Elle a préparé plusieurs phrases. Aucune ne lui convient. Puis elle dit :

« Tu m’avais demandé de te le dire. »

Sa mère se tait. Dix ans plus tôt, au retour d’un déjeuner de famille, elle avait parlé de sa propre mère. « Si un jour je commence à faire pareil avec toi, dis-le-moi. Même si je me défends. » Anaïs avait ri, puis répondu qu’elle le ferait. Elles n’en avaient plus parlé.

La mère finit par répondre : « Je me souviens de la voiture. » Puis elle ajoute qu’elle pensait à autre chose ce jour-là, qu’elle ne veut pas être comparée à sa propre mère. Anaïs répond. Elles se disputent encore un peu.

Rien n’est réglé. La mère se souvient, elle se défend. Sa fille lui a remis une phrase qu’elle avait elle-même laissée dans leur histoire, et il reste à savoir ce qu’elles vont en faire.

Sans cette demande ancienne, Anaïs aurait pu formuler la même critique. Elle aurait pu dire « tu me blesses », proposer une règle pour leurs disputes, obtenir peut-être une réponse plus douce. Elle n’aurait pas pu rappeler à sa mère qu’elle avait demandé d’être arrêtée là. L’écoute obtenue aurait pu être la même ; le geste accompli aurait été différent.

Cette différence m’intéresse. Elle tient à quelque chose qui a eu lieu et qui, dix ans après, permet encore un geste précis. J’appelle prise ce qu’un passage laisse de suffisamment déterminé et accessible pour qu’un geste ultérieur puisse porter sur lui. Anaïs vient de se saisir de celle que sa mère avait laissée.

Une trace peut rester longtemps sans offrir cet accès. La réunion a été enregistrée, mais personne parmi ceux qui y assistaient ne peut consulter l’enregistrement. La lettre existe, dans un tiroir dont on ignore l’existence. Même une phrase parfaitement mémorisée peut n’avoir plus aucune place dans la relation où elle fut prononcée. Savoir qu’elle a été dite ne suffit pas à pouvoir la remettre à quelqu’un.

Il faut aussi savoir assez précisément de quoi l’on parle. « Il s’est passé quelque chose » donne peu de prise. « Mardi, tu as accepté que cette décision soit réexaminée si le chiffre était faux » permet de demander si le chiffre est faux, de rappeler l’accord, d’en contester la portée. La détermination et l’accessibilité vont ensemble. Celui qui conserve le dossier peut disposer d’une prise dont celui auquel il le cache est privé.

Un objet peut donc porter une prise, un souvenir la conserver, une institution l’organiser. Ce qui compte est la relation pratique qu’ils rendent possible avec ce qui a eu lieu. Cette relation peut subsister sans que personne ne s’en serve. La phrase de la mère d’Anaïs n’a pas attendu dix ans pour devenir rappelable ; Anaïs n’avait pas encore eu à la rappeler.

J’appelle reprise le geste présent qui porte sur quelque chose comme ayant eu lieu et lui donne une continuation. Anaïs reprend la demande de sa mère dans une dispute que ni l’une ni l’autre ne pouvait connaître lorsqu’elle fut formulée. Les mots anciens entrent dans une autre scène.

La reprise a lieu avant même la réponse. Sa mère aurait pu nier, raccrocher, retourner la demande contre elle : « Je t’avais demandé de me prévenir, pas de m’accuser. » Cela aurait changé ce qu’Anaïs pouvait obtenir. Cela n’aurait pas retiré à sa fille le geste qu’elle venait de faire.

Dans Le Courage du Réel, une autre scène laisse ce décalage à nu :

« J’avais invité Agathe pour les vacances. On sentait bien que ça ne passait plus, alors on essayait de se raccrocher aux vieilles histoires, nos souvenirs de classe de 3e, ce garçon dont on était toutes les deux amoureuses et qui nous avait finalement snobées pour un autre garçon. On forçait le rire en espérant retrouver quelque chose. On s’est même saoulées au Pimm’s, mais ça continuait à ricocher. »

Elles ont les souvenirs et les reprennent ensemble, s’y accrochent, insistent. Leur ancienne proximité ne revient pas. La conversation de ces vacances s’ajoute pourtant à leur histoire, avec ses efforts et son rire forcé. Ce qu’elles ont repris n’a pas donné ce qu’elles en attendaient.

Une reprise peut aussi trahir une parole, détourner une règle, faire d’une humiliation reçue le moyen d’en infliger une autre. Le concept ne lui accorde aucune valeur par avance. Il permet de suivre un geste et sa suite, y compris lorsqu’elle ferme ce qu’on espérait ouvrir. La conversation dans la voiture est passée. Anaïs et sa mère peuvent en discuter pendant des heures ; elles ne s’y replaceront pas. Chaque souvenir rectifié, chaque dénégation, chaque mot ajouté arrive ce soir. Il importe de maintenir cette différence, parce que nous parlons facilement de réparation comme si la suite pouvait finir par enlever l’événement.

Rembourser une somme peut solder entièrement une dette. L’argent a tout de même été pris. Une décision annulée cesse de produire certains effets ; elle a néanmoins été décidée, parfois appliquée, parfois crue. Cette irrévocabilité ne condamne pas toute réparation à rester incomplète. La dette financière peut être réglée sans reste. L’histoire dans laquelle elle est apparue ne disparaît pas avec elle.

Nous pouvons découvrir que les faits étaient autres, qu’une accusation était fausse, qu’un souvenir nous trompait. Nous révisons alors ce que nous tenions pour arrivé. Nous ne faisons pas qu’une occurrence réellement advenue cesse d’avoir eu lieu. Il faut garder cette distinction même lorsque l’établissement des faits reste incertain.

À l’intérieur de ce passé irrévocable, les accès changent. Une archive s’ouvre, un témoin disparaît, une procédure devient utilisable. La décision demeure passée tandis que ses possibilités de reprise se déplacent. Détruire son dossier est un autre événement : celui-ci peut supprimer le moyen de répondre à la décision, sans supprimer la décision elle-même. Une injustice peut subsister comme fait alors qu’il ne reste plus personne ni aucun lieu pour en demander compte.

La suite peut également donner au passé une relation qu’il n’avait pas encore. Un tribunal rend un jugement. Deux ans plus tard, une autre affaire s’y réfère ; ce jugement devient un précédent pour cette question. Aucun mot n’a été ajouté au texte initial. La relation avec la nouvelle affaire s’est formée après lui.

Le jugement pouvait déjà être invocable avant d’être invoqué dans cette affaire. Sa reprise établit une relation nouvelle avec l’affaire présente ; elle ne crée pas nécessairement la prise dont elle se sert. La disponibilité, l’usage et ce que cet usage fait naître restent distincts.

Pour Anaïs, la demande était là. Ce soir, elle reçoit une continuation. Si sa mère parvient à s’interrompre au milieu d’une prochaine dispute, ce nouvel événement pourra lui aussi être repris : « La dernière fois, tu avais réussi à t’arrêter. » Ou bien rien de tel n’arrivera. La demande ancienne n’en contenait pas le programme.

Le passé n’a donc pas la même disponibilité partout. Une promesse de vingt ans peut être rappelée en une phrase. Une décision de la veille peut être déjà hors d’atteinte : aucun témoin, aucune trace, personne à qui s’adresser. La distance chronologique dit peu de ce que nous pouvons encore faire.

J’appelle volume adressable l’ensemble de ce qui a eu lieu et peut encore être repris pour quelqu’un, dans une situation donnée. Le mot volume désigne cette épaisseur du présent. Il ne mesure ni la quantité de souvenirs ni la masse des archives. Il oblige à regarder les accès, qui sont différents selon ceux qui les cherchent.

Une adresse comprend un destinataire possible, un lieu où le geste peut être reçu et des conditions d’accès, dont son prix. Un syndicat obtient le réexamen d’une décision qu’un salarié isolé ne parvenait pas à faire entendre. Tous connaissaient le document. Le relais collectif a changé ce qu’il était possible d’en faire, sans ajouter un seul fait aux archives.

Une langue devenue illisible retire d’autres accès. Une rencontre peut au contraire rendre une phrase ancienne soudain utilisable. Un document rendu public reste parfois sans adresse pour ceux qu’il concerne : chacun peut le lire, aucun de ceux qui décident n’a à recevoir ce qu’on lui oppose. L’information circule ; son destinataire se dérobe.

Pour celui qui agit, le présent comprend ces possibilités. Deux salariés peuvent occuper le même poste dans deux entreprises semblables et ne pas avoir le même présent pratique. Dans la première, une décision de l’année précédente a reconnu l’examen indépendant d’une sanction. Dans la seconde, rien de tel n’a été obtenu. Les deux salariés peuvent écrire une lettre. Un seul peut exercer le recours reconnu l’an dernier et faire entrer sa lettre dans cette procédure. Le papier, le temps et les mots ne suffisent pas à décrire la différence.

Deux comptes affichent le même solde une fois le vol remboursé. Deux institutions possèdent le même règlement, l’une à la suite d’une contestation, l’autre pour l’avoir copié. Les états peuvent se ressembler. Les situations diffèrent si quelqu’un peut encore se rapporter à cette histoire pour agir. Si plus aucun accès ne les distingue, leur seule différence d’origine ne suffit pas à établir une différence de prise actuelle.

La continuité d’une personne apparaît elle aussi dans ces adresses. « Tu avais promis » peut m’atteindre après que mes opinions, mes désirs et ma vie ont changé. Cela suppose qu’il reste assez de continuité pour que le geste me soit remis comme le mien. Dire simplement que je suis la même personne ne décrit pas encore ce qui maintient ou défait cet accès.

Une promesse d’enfant n’a pas la même portée qu’une promesse d’adulte. Une maladie qui détruit la mémoire peut rendre une reprise commune impossible sans effacer le fait que la personne ait promis. Une institution change de direction, de droit, de mandat ; certaines décisions restent opposables à celle qui lui succède, d’autres perdent leur destinataire. La reprise offre ici un test local de continuité, sans prétendre résoudre l’identité entière d’une personne ou d’une institution.

Anaïs ne demande d’ailleurs pas à sa mère d’être restée celle d’il y a dix ans. La demande ancienne concernait précisément le moment où elle commencerait à changer d’une façon qu’elle redoutait. C’est cette continuité-là qu’Anaïs met à l’épreuve en lui parlant.

Une administration reçoit un signalement, le numérote, le classe et le conserve. Tout est fait. Quand l’agent invoque une décision antérieure, on lui répond que chaque cas est particulier. Il signale une contradiction ; sa note est ajoutée au dossier. Elle s’y trouve désormais avec la décision qu’elle conteste. La règle reste hors d’atteinte.

L’administration a de la mémoire. L’agent a même pu l’invoquer. Mais son objection ne peut pas revenir jusqu’à ce qu’elle vise. Garder une trace, permettre qu’elle soit invoquée et laisser son invocation atteindre son objet sont trois opérations différentes. On peut accomplir les deux premières très consciencieusement et fermer la troisième.

La contestation peut perdre après examen. Ce qui est retiré ici est la possibilité même que l’examen modifie la règle. Recevoir l’objection sert à compléter le dossier ou à mieux expliquer la procédure. L’acte de reprise a eu lieu ; l’institution en limite la portée à ce qu’elle avait déjà décidé de recevoir.

Le père de Caroline fait quelque chose de proche. Il était présent à la maison mais il ne s’est jamais intéressé à elle. Il ne lui demandait jamais rien, ne la regardait jamais. Ses interactions se limitaient aux moments où Caroline semblait le déranger. Alors, une remarque sèche, et on passait à autre chose.

Caroline lui écrit une lettre. Tout est dedans : les blessures, les souffrances, et le pardon. Son père la lit, sans se laisser pénétrer. Il l’intellectualise, elle reste extérieure.

La lettre est arrivée. Caroline a repris leur histoire. Son père peut comprendre ce qu’elle écrit et ne rien laisser de cette compréhension atteindre sa manière d’être avec elle. On retirerait à Caroline son propre geste si l’on décidait qu’il n’y a eu aucune reprise parce que son père n’a pas changé.

Ce qu’il reçoit peut même lui apprendre quelque chose. Un dirigeant autoritaire devient parfois très attentif aux objections : il repère les mots qui déclenchent une résistance, les salariés qui se parlent, les concessions qui suffisent à calmer une équipe. Chaque protestation améliore sa tactique. La règle qui lui réserve le dernier mot demeure protégée contre ce qu’il apprend.

C’est la différence entre l’adaptation et la révisabilité. Un système s’adapte en utilisant ce qui lui arrive pour mieux continuer. Il est révisable, sur un point donné, lorsqu’une reprise peut atteindre les conditions selon lesquelles il continue. Apprendre peut inclure cette révision ; ce serait trop peu de réserver le mot apprentissage aux seuls ajustements de tactique. Il reste cependant une question que la capacité générale d’apprendre ne tranche pas : cette personne peut-elle faire reprendre cette règle à partir de ce qui lui est arrivé ? Une organisation peut réviser souvent ses règles tout en fermant cet accès à ceux dont elle reçoit les contributions.

Elle peut alors tirer beaucoup de ce qu’elle empêche d’agir sur elle. Une entreprise demande des idées à ses équipes. Les meilleures entrent dans une stratégie dont leurs auteurs ne peuvent plus discuter l’usage. Les plaintes deviennent des données, les objections servent à prévoir les résistances. Ceux qui les formulent améliorent le dispositif qui décidera seul de ce qu’il fera de leur contribution.

J’appelle capture le geste qui maintient une contribution, une présence ou un accord en neutralisant les réponses susceptibles d’en modifier l’attribution, l’usage ou les conditions. Elle peut multiplier les suites. Ce qu’elle conserve est la maîtrise de leurs conditions : la contribution d’autrui est reprise, tandis que sa capacité à reprendre ce qui en est fait est neutralisée.

On peut ainsi être dépossédé de son histoire sans rien en oublier. Le travail demeure signé, les faits sont reconnus, la contribution célébrée. Toute parole de son auteur sur l’usage qui en est fait est pourtant devenue sans portée. La dépossession laisse la mémoire intacte. Elle atteint la prise.

Dans ce cas, publier les faits ou nommer l’auteur laisse entière la fermeture. La possibilité de reprendre l’usage de son travail ne lui a pas été rendue. Une reconnaissance peut honorer quelqu’un tout en continuant de se servir de lui.

Cela ne donne pas à chacun un veto. Une décision peut être tranchée et une objection écartée. Le contrôle porte sur ce qui a été possible avant cette issue : la réponse pouvait-elle modifier l’usage de la contribution, ou seules étaient recevables les réponses qui le laissaient intact ? Le désaccord avec le résultat ne suffit pas à prouver la capture. L’approbation du résultat ne prouve pas non plus l’ouverture de ses conditions.

Parfois le verrou vient d’un geste qui avait ouvert la relation. Un père reconnaît devant son fils qu’il s’est trompé. La conversation est difficile ; ils arrivent à se parler. Six mois plus tard, le fils revient sur un autre problème. Le père soupire : « Après tout ce que j’ai déjà reconnu, tu pourrais passer à autre chose. »

L’aveu a bien eu lieu. Il a laissé une prise. Le père le reprend maintenant comme un crédit qui dispenserait d’entendre la suite. Sa sincérité d’alors ne décide pas de cet usage nouveau. Il peut s’être réellement expliqué et se servir aujourd’hui de cette explication pour fermer une autre conversation. Une institution procède de même lorsqu’elle invoque une injustice corrigée pour rendre les suivantes irrecevables. Ce qu’elle a réparé demeure réparé ; la fermeture actuelle s’ajoute à son histoire.

La disponibilité d’une reprise se joue aussi dans son prix. Une salariée découvre une erreur de planning. La procédure existe. Il lui faut réunir les données le soir, convaincre trois responsables, revenir sur quatre réunions et risquer d’être désignée comme difficile. Après deux mois, elle obtient la correction.

L’institution pourra montrer que le signalement a été reçu et que l’erreur a été corrigée. Tout cela est vrai. Si la prochaine correction exige le même travail et le même risque, celle qui voudra l’obtenir retrouvera cet obstacle. La première a payé pour la correction ; elle n’a pas nécessairement rendu la suivante plus accessible.

Le coût et l’impossibilité restent distincts. Des gens accomplissent des gestes qui leur coûtent presque tout. Leur réussite établit que le passage était possible dans ces conditions. Elle ne dit pas qu’il était aisément disponible, encore moins qu’il le sera pour quelqu’un d’autre. Une promesse qu’on peut rappeler seulement au prix de perdre la relation et un recours qui met en danger l’emploi ont une existence pratique différente de celle que leur simple formulation laisse entendre.

À suivre ces accès, on retrouve les deux formes de mort locale que La Maille appelait la pierre et l’eau. La maille désigne le lieu où se joue la possibilité, pour un geste, d’être reçu, de laisser une trace et de modifier la suite.

Dans la pierre, tout reste. Les décisions sont documentées, les objections enregistrées, les rôles stabilisés. Rien de ce qui revient par ces traces ne peut déplacer la forme qui les conserve. L’archive de l’administration est de cette sorte, pour la règle que l’agent essaie d’atteindre.

Dans l’eau, chacun parle, essaie, change d’avis, lance un projet. La semaine suivante, personne ne peut plus dire « nous avions décidé cela » ou « cette objection attend encore une réponse » avec quelque chance que cela compte. Ce qui a été accueilli n’a pas été retenu assez pour devenir une prise. Le mouvement peut être incessant.

Ces états sont locaux. La même institution peut garder une procédure révisable et soustraire une autre à tout examen. Pour qu’une objection contre une règle puisse avoir une suite à ce titre, ses mots ont à rester utilisables comme objection contre cette règle. La classer comme information conserve peut-être son contenu et lui retire son objet. La circulation, la conservation et la révision peuvent ainsi se séparer jusque dans un dossier parfaitement tenu.

Pourquoi faire de tout cela un concept, plutôt que de décrire les effets ordinaires du passé ? Une crue modifie le lit d’une rivière. Une cicatrice demeure sur un corps. Une parole entendue dans l’enfance peut agir sur quelqu’un qui ne s’en souvient plus. Aucun de ces effets ne suffit à constituer une reprise.

Anaïs se rapporte à la demande ancienne comme à une demande qui a eu lieu. Le salarié invoque le règlement comme règle applicable à son cas. Le geste a un objet passé sous une description assez déterminée pour que l’on puisse discuter de ce qu’il en fait. Ses causes et ses effets existent comme ceux de n’importe quel événement. Le concept précise l’organisation de son rapport au passé.

La différence ne repose pas sur une conscience entièrement réfléchie de ce rapport. Des dispositifs techniques peuvent en porter l’adresse. Un formulaire associe une demande à une décision antérieure. Un système de versions permet de revenir sur une modification précise. Une correction déclenchée automatiquement par un capteur n’a pas, pour cette seule raison, cette structure. Il faut qu’une opération puisse porter sur l’événement antérieur comme objet déterminé de sa réponse. Si l’adresse ne permettait pas de distinguer ces cas, le mot reprise n’ajouterait rien à celui de causalité.

Cela ne rend pas l’objet incontestable. « Ce n’est pas ce que j’avais voulu dire », répond la mère. La direction soutient que le précédent ne s’applique pas. Une personne refuse qu’on appelle promesse ce qu’elle tenait pour une phrase en l’air. La reprise engage une dispute sur ce qui a eu lieu, sa description et sa portée. Les témoins, les archives et les procédures de preuve y participent ; ils n’abolissent pas toujours le désaccord.

On peut alors suivre ce que chaque qualification permet : à qui elle adresse une demande, ce qu’elle rend invocable, quelle décision elle expose à une modification, ce qu’il en coûte de la soutenir. Ajouter un nom sans rien changer à ces relations ne suffit pas à produire une prise nouvelle.

Il existe pourtant une limite à ce que la reconnaissance collective peut faire. Un faux document peut produire des obligations reconnues et des effets réels ; il ne fait pas que la promesse qu’il atteste ait été prononcée. La décision prise sur sa foi a, elle, bien eu lieu et pourra être reprise. Le fait passé, ce qui en est admis et les prises rendues disponibles par cette admission restent trois choses distinctes. Cette distinction empêche de fabriquer le passé à partir du seul succès de ses descriptions.

L’histoire intervient dans l’existence de certains gestes. Répondre à cette lettre exige qu’elle ait été écrite. Demander une seconde fois ce qui a été refusé suppose le premier refus ; les mêmes mots prononcés pour la première fois ne font pas la même chose. Invoquer un précédent exige une décision antérieure et une pratique qui la rende invocable sous cette description.

On pouvait prévoir la lettre, décrire la procédure future, imaginer la demande répétée. La possibilité d’en parler précédait alors leur disponibilité dans la situation. Une possibilité logique respecte les conditions qu’on lui impose ; une possibilité physique dépend de ce que les corps et les causes permettent. Certaines possibilités pratiques exigent en outre cette adresse historique. Il leur faut un événement arrivé et un accès à cet événement. Un plan peut contenir le pont qui sera construit. Il ne fait pas traverser.

Un modèle dynamique peut représenter ces différences, y compris l’apparition de nouvelles prises. Représenter un recours futur ne permet pas de le déposer aujourd’hui devant un organe qui n’existe pas. Prévoir la phrase d’Anaïs ne remplace pas la conversation dans la voiture qui lui permet de la dire.

Une représentation peut cependant agir à son tour. Un projet de recours circule, des salariés s’y rapportent, il devient l’objet d’une négociation. Il laisse alors ses propres prises, distinctes de celles que donnera le recours s’il est adopté.

Une reprise peut elle-même laisser de quoi être reprise. L’agent dont la contestation obtient un examen rend parfois cet examen invocable par un collègue. Ce n’est pas acquis : la direction peut le déclarer exceptionnel, les traces peuvent disparaître, le coût recommencer. Lorsqu’un accès reste, le geste suivant porte sur une histoire désormais différente. Il peut aussi déplacer des prises plus anciennes, en rendre certaines inutilisables ou changer ce à quoi elles servent.

C’est en ce sens précis que la proposition est ontologique. Elle concerne l’existence de relations pratiques dont une histoire déterminée est constitutive. Une autre histoire pourrait permettre des gestes proches et parfois les mêmes résultats ; elle ne fournirait pas cette prise-là. Anaïs pourrait convaincre sa mère sans lui rappeler aucune promesse. Obtenir son écoute ne ferait pas de la conversation le rappel d’une demande jamais formulée.

Supprimer un recours tout en conservant les archives retire ainsi une possibilité présente à ceux qui pouvaient l’exercer. Leur souvenir peut demeurer exact. L’événement ancien aussi. Quelque chose a néanmoins disparu de ce qu’ils peuvent faire ensemble. C’est cette disparition, ou l’apparition inverse, que l’adressabilité permet de décrire.

Encore faut-il pouvoir la montrer. Si l’existence ou l’absence d’une prise ne change aucune réponse possible, aucune obligation, aucun coût ni aucune suite, on n’a établi aucune différence pratique. Raconter autrement son enfance ne donne pas par ce seul fait le même statut à chacun de ses épisodes. Il reste à montrer ce que le récit rend adressable, pour qui, et comment cela entre dans la suite. Le volume adressable ne désigne rien au-delà de ces relations situées ; en faire une seconde substance du temps rendrait le concept vide.

Nous oublions presque tout. Des gestes ont eu lieu dont aucune trace ne subsiste. Une personne meurt en emportant la seule mémoire d’une scène. Une langue cesse d’être comprise. Parfois le dossier est toujours là, mais plus personne ne sait ce que les initiales désignent ni à quelle décision correspondent les chiffres. Le passé entier n’attend pas d’être repris.

L’oubli permet aussi de continuer. Une relation où chaque parole ancienne reviendrait à chaque dispute, une institution qui ne pourrait jamais classer une affaire épuiseraient ceux qui y vivent. Conserver toutes les traces ne maintient pas nécessairement les prises de tous. Celui qui archive chaque parole pour la retourner contre son auteur peut y trouver un pouvoir supplémentaire.

Une autre fermeture se produit quand l’oubli est fabriqué pour retirer à quelqu’un un accès précis : un nom supprimé du dossier, une décision prise sans trace, une réunion sans procès-verbal là où une contestation était prévisible. L’intention, lorsqu’elle peut être établie, précise ce qui se joue ; la disparition de la prise peut aussi résulter d’une négligence ou d’une perte. Dans tous les cas, savoir combien d’informations ont été conservées laisse ouverte la question de ce qu’il reste possible d’en faire, et pour qui.

Avec la mort, une possibilité disparaît d’une façon plus nette. On peut reprendre les paroles du mort, son œuvre, ses décisions, accomplir une promesse faite devant lui, écrire une lettre qu’il ne lira pas. Les prises sont parfois nombreuses. Il ne répondra plus à ce que nous faisons de ce qu’il a laissé.

Les autres peuvent contester notre lecture, nous surprendre, déplacer notre réponse. Lui ne le peut plus. La continuation de ses traces n’est donc pas la continuation de la relation au sens où sa réponse pourrait encore changer la nôtre. Cette réciprocité-là est rompue.

Aimer celui qui ne reviendra pas peut consister à garder une manière de parler, une histoire, un geste appris, une question encore adressée. Ces prises sont réelles. Elles ne rendent pas au mort le pouvoir de reprendre à son tour. Cet amour ne se mesure pourtant ni à leur nombre ni à leur fécondité. La place de quelqu’un ne dépend pas seulement de ce qu’on peut encore faire de ce qu’il a laissé.

La reprise ne dit donc pas tout de ce qui compte. Un passage peut avoir changé quelqu’un, déplacé une décision, sauvé une vie, puis ne laisser aucune prise accessible. Sa disparition pratique ne retire rien au fait qu’il ait eu lieu. Elle retire une possibilité à ceux qui viennent après. L’écart entre les deux demeure, même lorsqu’il n’y a plus personne pour le constater.

Repères

Prise. Ce qu’un passage laisse de suffisamment déterminé et accessible pour qu’un geste ultérieur puisse porter sur lui. Une trace peut subsister sans fournir de prise. Une prise peut être disponible sans être exercée.

Reprise. Geste présent qui porte sur quelque chose comme ayant eu lieu et lui donne une continuation. Elle se distingue de la répétition et du simple effet causal. Son existence ne dépend pas de sa réussite. Elle peut ouvrir, fermer, détourner ou capturer.

Adresse. Destinataire possible, lieu de réception et conditions d’accès par lesquels un geste peut porter sur ce qu’il vise. Elle est locale et datée : la même trace peut fournir une prise aux uns et rester hors d’atteinte des autres.

Volume adressable. Ensemble local de ce qui a eu lieu et peut encore être repris. Il varie avec les traces, les institutions, les relations, les coûts et ceux qui peuvent porter une reprise. Il ne constitue pas une substance supplémentaire du temps.

Révisabilité. Capacité d’une maille à laisser une reprise atteindre la règle ou la relation qu’elle vise. L’adaptation peut laisser ces conditions intactes. Le diagnostic est local : telle objection, portée par telle personne, contre telle règle, avec tels accès et tels coûts.

Capture. Geste qui maintient une contribution, une présence ou un accord en neutralisant les réponses susceptibles d’en modifier l’attribution, l’usage ou les conditions. La contribution est reprise ; le pouvoir de son auteur de reprendre ce qui en est fait est neutralisé.

Filiations

Bergson a contesté l’image d’un possible qui précéderait simplement le réel comme son double sans existence. La reprise déplace cette question vers les possibilités pratiques qui exigent qu’une histoire ait eu lieu : rappeler cette promesse, répondre à cette lettre, invoquer cette décision.

Dans Le Pardon, Jankélévitch distingue, à propos de la faute, les effets que l’on peut réparer du fait d’avoir fait, que le temps ne supprime pas. La reprise part de cette irréversibilité. Ce qui ne peut revenir peut néanmoins laisser une prise pour la suite.

Les effets de boucle étudiés par Hacking font revenir les classifications vers les personnes classifiées, dont les réponses peuvent à leur tour transformer les classifications. La reprise rencontre ce problème du retour, mais ne suppose pas une classification : une promesse ou une décision peuvent aussi devenir l’objet d’un geste ultérieur. L’adresse historique, plutôt que la seule rétroaction, délimite ici le concept.

Argyris distingue l’apprentissage qui corrige l’action dans un cadre donné de celui qui permet de réexaminer les variables qui gouvernent l’action. La distinction entre adaptation et révision a donc un antécédent direct. La reprise pose une question située : qui peut faire atteindre quelle règle à partir de quelle histoire, et à quel coût ? Une organisation peut réviser ses règles tout en empêchant certaines personnes de reprendre l’usage de leur contribution.

Dans son analyse des conflits moraux, Bernard Williams montre qu’une décision défendable ne fait pas nécessairement disparaître l’exigence à laquelle elle ne répond pas. La distinction entre ce qui a eu lieu et la manière dont il est repris déplace cette question : une justification peut orienter la suite sans récrire l’histoire qu’elle justifie.

Dans la série de l’ontologie du passage, La Maille décrivait les conditions de passage et les deux formes de mort locale ; L’Inconnu séparait l’incertain de ce qui n’est pas encore praticable ; Les Méchants définissait la capture ; Le Juste suivait le reste d’une décision légitime. La Reprise examine les gestes par lesquels ces accès au passé sont exercés, transformés ou retirés.

Silhouette gravée d’une figure traversant un seuil, un oiseau au-dessus d’elle

On peut marcher sur l’eau
toute sa vie sans jamais
être allé nulle part.