Le Pouvoir
Rendre un passage possible
« Le pouvoir, c’est rendre un passage possible. Sans l’emprunter. »
« Quand son œuvre est accomplie, le peuple dit : “Cela vient de moi-même. »
Lao-tseu, Tao-tö king, XVII
Pouvoir vient du latin potere, potis esse. J’y entends une capacité d’être. Je n’ai jamais compris en quoi planter un couteau dans le ventre, ou menacer de le faire pour que l’on m’obéisse, augmenterait une capacité d’être (la mienne ou celle de l’autre). Tout le monde peut le faire, c’est une facilité. Restait à le faire voir.
Cet essai prolonge l’ontologie du passage en proposant une définition du pouvoir : rendre un passage possible, sans l’emprunter.
I. La table de la cuisine
Une cuisine, le soir. Edgar s’assied en face de son père, un homme qui lui ressemble, en plus usé. Il vient lui parler de ce qu’il est. Le père ne dit rien. Il demeure là, calme. Il laisse venir, accueille.
La scène suffit à renverser une définition vieille d’un siècle. Demandez-vous : où est le pouvoir, à cette table ? La réponse héritée dirait : nulle part. Personne ne contraint, personne n’impose, aucune volonté ne plie l’autre. Et pourtant tout le pouvoir de la scène est d’un seul côté : celui du père. Non parce qu’il pourrait punir, mais parce que c’est lui qui tient le seuil. La phrase d’Edgar ne peut être dite que si quelqu’un rend l’endroit traversable. Un mot de trop, un sourcil, une crispation, et le passage se referme pour des années. Le père exerce, en silence, l’acte de pouvoir le plus pur qui soit : il ouvre un passage qu’il n’empruntera pas. Ce n’est pas lui qui traverse. C’est Edgar, et la traversée appartient à Edgar. Le père a seulement fait qu’elle soit possible.
Maintenant la contre-scène, que chacun connaît. Un dirigeant : titre, budget, équipe, signature. Chaque décision remonte à lui, chaque initiative attend son aval, chaque réunion se cale sur son agenda. Demandez ce qui, dans son périmètre, advient sans lui? rien. Le jour de son départ , les cartons, un vendredi soir, il ne reste rien non plus. Pas une pratique qui tienne, pas un geste qui se pose sans son ombre. Il avait la position. Avait-il du pouvoir ?
Toute la question de cet essai tient dans l’écart entre ces deux scènes : le père sans attributs qui ouvre tout, le dirigeant pourvu de tout qui n’ouvre rien. Le dirigeant produit partout des effets et ne fait apparaître aucune cause ; le père, en silence, ajoute au monde une cause qui ne lui appartient pas.
Weber nomme pouvoir la chance d’imposer sa volonté dans une relation, même contre des résistances. Foucault déplace ce pouvoir dans les dispositifs qui produisent les conduites. Arendt le détache de la violence et le fait naître de l’action concertée. Ces pensées décrivent la contrainte, la production des conduites, l’agir commun. Et elles décrivent moins bien une opération plus discrète : quelqu’un rend possible le geste d’un autre, sans le commander, sans l’accomplir et sans se l’approprier. C’est cette opération que j’appelle ici pouvoir. Les filiations seront réglées plus loin ; d’abord, la chose.
II. La définition à deux clauses
Le pouvoir, c’est rendre un passage possible. Sans l’emprunter.
Rendre un passage possible. Le pouvoir ne consiste pas à accomplir le geste d’un autre, ni à le lui faire accomplir. Il consiste à rendre praticable l’endroit où son geste pourra naître, passer et laisser une trace. L’instituteur qui fait qu’une question, même idiote, peut se poser dans sa classe ; le chef à qui le désaccord se dit en réunion plutôt qu’à l’ascenseur ; le médecin chez qui une peur trouve ses mots ; le père de la cuisine. La clause exclut déjà deux choses. Faire à la place n’est pas du pouvoir car rien n’est traversé par l’autre. Contraindre n’en est pas non plus car le geste produit n’est pas un franchissement mais une exécution, et elle cesse avec la surveillance. La domination produit des effets ; le pouvoir fait apparaître des causes.
Sans l’emprunter. C’est elle qui fait tout le tranchant. Celui qui ouvre peut encore reprendre la traversée : en réclamer la gratitude, en conserver un droit sur la suite. Tant que vous traversez à la place de l’autre, tant que vous décidez de la destination, il reste votre effet. Pour qu’il devienne une cause (une origine de gestes que vous n’avez pas prévus), vous devez cesser d’être l’auteur de ce qu’il fait. Ouvrir, au sens plein, c’est ajouter au monde une cause qui ne vous appartient pas.
Il ne faut pas cependant confondre le retrait avec l’absence ou l’effacement. Le laisser-faire produit aussi des choses « sans vous », mais rien ne s’y dépose, parce que personne ne tenait le seuil. Si le retrait tient, l’absence laisse pourrir. Et l’ouvreur peut agir, parler, répondre, être transformé à son tour. Le père de la cuisine est présent dans la scène, il en est même la condition. Disons-le. Qui tient un seuil reste quelqu’un.
III. Le critère
De la définition sort le critère, et il tient en une question, à poser à quiconque détient une position, un titre, une autorité, une classe, une table de cuisine :
Qu’est-ce qui est advenu, sans vous, grâce à vous ?
Quelque chose que vous n’avez ni fait, ni dicté, ni traversé et qui n’aurait pas pu advenir si vous n’aviez pas tenu le seuil. La réponse mesure le pouvoir réel, et elle est souvent cruelle pour les positions hautes, généreuse pour des positions que personne ne regarde. L’infirmière de nuit, l’instituteur, l’aîné qui pose une main sur une épaule ont, à cette mesure, plus de pouvoir que des organigrammes entiers. Je crois que l’on le sentait tous mais que l’on ne trouvait pas les mots pour l’exprimer clairement. C’est peut-être chose faite.
Le principe qui est derrière : on ne juge pas une puissance à ce qui dépend d’elle, mais à ce qui devient capable de ne plus en dépendre. Le pouvoir se mesure à l’indépendance qu’il rend possible ; la captation, à la dette qu’elle maintient.
Si l’on exhibe une dépendance croissante là où ce critère lit du pouvoir, ou une émancipation durable là où il lit un goulot, j’aurai tort, et je le signe d’avance. Les deux prédictions ont le même nerf. Le pouvoir vivant produit de l’indépendance, et l’indépendance se date après coup.
IV. Le pouvoir et ses signes
Un : des gestes non prévus adviennent autour de vous. Du neuf que vous n’aviez pas commandé. Là où tout ce qui arrive a été prescrit, il n’y a pas de pouvoir : il y a du contrôle, qui en est le substitut pauvre.
Deux : des traces se déposent qui ne portent pas votre nom. Des pratiques, des décisions, des liens qui tiennent et que personne ne vous attribue ; un usage qu’on suit depuis des années sans plus savoir de qui il vient.
Trois : on peut vous contredire sans coût fatal. Le seuil reste ouvert dans votre direction aussi, et le passage que vous avez ouvert peut servir à ce que vous n’auriez pas choisi. Le prix réel du dernier désaccord dit plus, ici, que tous les discours sur la porte ouverte.
Quatre : votre absence ne fait pas s’effondrer la maille ; et la survie ne suffit pas : du neuf continue d’y apparaître, de s’y déposer, de s’y reprendre.
Un seul test condense les quatre : que se passe-t-il quand vous n’êtes pas là ? Chacun possède déjà l’expérience naturelle qu’il demande (vos deux semaines d’août au minimum). Rien n’a bougé ? Vous êtes un goulot. Tout a tourné et rien n’est né ? Vous avez laissé une procédure. Tout a tenu, et du neuf est né ? Il y avait des seuils, et ils étaient à d’autres.
Les signes, comme tous les signes, s’imitent. Un captateur habile met en scène de l’imprévu, laisse traîner des traces sans son nom, tolère des contradictions apprivoisées. Une marque ne se contrefait pas :
Autour d’un pouvoir vivant, on ose rater.
Des tentatives qui ont coûté et qu’on n’a pas punies, portées par des gens qui pouvaient survivre sans elles. La Jauge en fait la théorie, et sa note opératoire le test.
Et l’inverse se lit de façon relativement simple. Si tout passe par vous. Si chaque décision, chaque information, chaque autorisation est suspendue à votre aval, alors vous n’avez pas du pouvoir, vous êtes un goulot. Le goulot a toutes les apparences du pouvoir. Tout converge vers lui. Il en est aussi la négation. Un point du tissu par où les passages des autres doivent s’étrangler.
V. La captation
La captation est une contrefaçon du pouvoir. Un vivant perverti. Le faux pouvoir qui ouvre et emprunte. Le mentor qui fait à la place, le parent qui déblaie tous les obstacles du chemin de l’enfant (et lui vole, un par un, tous ses franchissements), le gourou qui ouvre des seuils dont toutes les traversées le nourrissent, le manager qui « donne leur chance » à condition de rester l’auteur de chaque réussite.
Un fils prépare un concours difficile ; le père s’en mêle, relit chaque copie, organise les révisions, appelle deux relations utiles, déblaie tout. Le fils est reçu. Au dîner qui suit, le père raconte. La méthode, les appels, les nuits. Et la table le félicite, lui. Le fils sourit, remercie, et sent confusément qu’on vient de lui prendre quelque chose qu’il ne saurait nommer. Il a réussi, mais il n’est plus tout à fait l’auteur de sa réussite : le récit paternel l’a reconverti en effet. La captation confisque l’origine.
Tu crois être devenu une origine ; tu es encore la mienne.
Le piège est que peu, dans la scène, se laisse attaquer facilement. Chacun des gestes du père avait la forme de l’aide. C’est ce qui rend la captation plus difficile à voir que les morts du pouvoir. Des passages s’y produisent réellement. Il y a du mouvement, des traversées. Mais à qui appartiennent-elles ? Si toutes remontent vers l’ouvreur (en gratitude obligée, en dépendance, en gloire), le seuil, loin d’être un don, était un péage.
D’où une précaution sur l’instrument lui-même. Le père du dîner répond très bien à la question de cet essai : la méthode, les appels, les nuits. Voilà ce qui est advenu grâce à moi ! Or répondre soi-même, c’est déjà signer, et le besoin de signer était le symptôme. La question se pose aux traversants, ou après le départ.
VI. Le verrou et la dissolution
Le pouvoir peut cesser d’ouvrir de deux manières, familières dans cette grammaire.
Il peut se verrouiller : la position d’où plus rien ne s’ouvre. Le micro-management, l’autorité qui ne supporte plus d’être traversée, le fondateur dont l’aval est le seul seuil de la maison. Tout tient, rien ne passe : la mort que la critique du pouvoir connaît par cœur.
Il peut aussi se dissoudre, et cette mort-là porte les habits du progrès. L’empowerment sans seuils : tout le monde peut tout proposer, tout commenter, tout co-construire (ateliers, consultations, plateformes participatives), et rien ne se décide, rien ne se dépose, rien n’engage. On a multiplié les passages en supprimant ce qui fait qu’un passage compte : la résistance, le coût, l’irréversibilité.
Et il y a le pouvoir mort : la position intacte qui n’ouvre plus rien. C’est la même loi — la forme survit à la transmission — lue du côté des positions.
VII. Les principales objections
« Vous redéfinissez le mot : le pouvoir réel contraint. » Dans l’usage ordinaire, oui : on dira qu’un dictateur a du pouvoir. Dans cette grammaire, il a de la force, des moyens, une puissance de contrainte. Le mot est celui de Weber, et je le lui laisse. Cette puissance est réelle, parfois immense, et elle produit des effets ; elle ne fait apparaître aucune cause. Reste le cas qui rendrait la concession tentante : la contrainte nécessaire. Le parent qui retient l’enfant au bord de la route ferme un passage, et fait bien. La nécessité ne change pas la nature du geste : retenir l’enfant est une contrainte ; lui apprendre à traverser la route sans vous est du pouvoir. La définition par l’ouverture n’est pas la version édifiante du pouvoir ; c’est sa condition de possibilité, que la version par la contrainte présuppose sans la nommer — toute domination qui dure recrute l’activité de ceux qu’elle gouverne, c’est le théorème de La Boétie, et recruter n’est pas ouvrir : c’est emprunter.
« Votre pouvoir accompli est indistinguable de la domination la plus profonde. » L’objection a un nom : la troisième face de Lukes — le pouvoir qui façonne les préférences, si bien que le dominé veut de lui-même ce qu’on attendait de lui, et que le peuple dit « cela vient de moi-même ». Trait pour trait, le tableau ressemble au mien. Ce qui les sépare? une domination profonde produit de l’autonomie dans le couloir qu’elle a préparé. En effet, le dominé fait, de lui-même, ce qu’on attendait de lui, et rien d’autre. Un seuil vivant supporte que la cause qu’il a rendue possible devienne autre (le geste qui contrarie l’ouvreur, le raté qui coûte). Datez le dernier geste qui a déplu à l’ouvreur sans coûter sa place à son auteur. Ca, un périmètre de préférences fabriquées n’en a pas. Enfin, le seuil tenu supporte d’être découvert. Qu’Edgar apprenne, des années après, que le silence de son père était délibéré, et sa traversée ne lui est pas reprise..Une préférence fabriquée supporte mal d’apprendre d’où elle vient ; c’est pourquoi ce pouvoir-là préfère le secret.
« Le retrait est un luxe de puissant. Et qui ouvre les seuils de l’ouvreur ? » L’objection vaudrait si le pouvoir d’ouvrir suivait la hiérarchie des positions ; c’est le contraire que le critère fait voir : l’infirmière de nuit, l’instituteur, l’aîné silencieux tiennent plus de seuils que bien des conseils d’administration. Et le critère réquisitionne. Si les seuils se tiennent là, c’est là que doivent aller les moyens et la protection. Quant à l’ouvreur ? Soit il a été ouvert, soit personne ne l’a fait et il a juré de ne pas répéter le manque ; la chaîne n’a pas besoin d’un premier moteur, elle a besoin, à chaque génération, de tenants. Reste l’amont, où l’objection a raison. Aucun seuil ne repose sur rien. Je ne purifie pas l’origine ; une conquête se capitalise et chaque traversée paie alors des intérêts. Ou elle s’amortit. Le tenant absorbe alors le coût de son arrivée et ne le facture à aucune traversée. Au fond, le pouvoir est de la puissance amortie. Et amortir n’absout pas : une conquête peut être soldée dans l’ordre du pouvoir sans être acquittée dans l’ordre de la justice.
VIII. Filiations
Weber tient la définition la plus opératoire jamais écrite (la puissance comme chance de faire triompher sa volonté, même contre des résistances) pour ce qu’elle mesure : la domination, sa légitimation, ses appareils. Je ne la réfute pas ; je refuse le même nom à la domination et à l’opération qui fait apparaître une cause. Le partage se lit jusque dans le mot de résistance : la puissance se mesure à celle qu’elle vainc ; le pouvoir, à celle qu’il peut laisser vivre, parce qu’un seuil est fait d’une résistance juste. Foucault, qui a appris à tous que le pouvoir ne se loge pas que dans l’interdit, dissout le porteur dans le dispositif, et rend le diagnostic local impossible. Cette grammaire garde un porteur, non par nostalgie du sujet souverain, mais parce que le seuil est local et que quelqu’un le tient. Là où tout est pouvoir, plus rien ne se répare ; là où chaque seuil a son tenant, chaque fermeture a son adresse.
Arendt est la plus proche. Elle a fait le geste décisif en désolidarisant le pouvoir de la violence, qui n’en est pas le degré extrême mais le substitut quand il fait défaut. Et son pouvoir naît quand des hommes agissent ensemble. L’écart est double. Son pouvoir est simultané et collectif. Il se dissipe avec le concert. Le mien est asymétrique, discret et différé. Il y a un ouvreur et un traversant, l’ouverture peut être invisible (quelques grammes de silence à une table de cuisine) et la mesure vient après, à ce qui tient sans l’ouvreur. Et rien, dans sa grammaire, ne distingue le concert vivant de la captation charismatique qui lui ressemble trait pour trait.
Socrate a pratiqué le geste le premier. La maïeutique du Théétète est la plus ancienne formulation des deux clauses : l’accoucheur stérile en sagesse, qui fait naître les pensées des autres sans en concevoir lui-même, et qui trie ce qui vient au monde (148e-151d). Jusqu’au tri, tout y est ; et Athènes, en le condamnant pour corruption de la jeunesse, a jugé qu’il captait là où il ouvrait. Le procès de Socrate est le premier litige sur la seconde clause.
Vygotski, avec Bruner, a mesuré le geste un demi-siècle avant qu’il soit défini ici. L’étayage dans la zone proximale de développement : ouvrir à l’enfant un passage qu’il ne pouvait pas franchir seul, puis retirer l’échafaudage à mesure qu’il tient. Ce sont les deux clauses opérationnalisées ; et l’étayage qui ne se retire pas, dont cette littérature documente qu’il empêche l’apprentissage, est la captation chiffrée en salle de classe. Winnicott tient la version la plus tendre du retrait quand la mère suffisamment bonne échoue graduellement, et c’est son retrait dosé qui fait grandir.
Reste un voisinage encombrant : le discours managérial de l’empowerment et du « leader serviteur », qui ressemble à cette thèse comme sa version promotionnelle. Mais ce discours célèbre l’ouverture des passages sans jamais penser leur contrefaçon : l’ouvreur y reste l’auteur de chaque traversée, l’autonomie s’y mesure en engagement obtenu, non en indépendance rendue. Le critère d’ici (ce qui advient sans vous, grâce à vous) se retourne contre lui : il en fait un cas de captation douce.
Et le vieux maître chinois a tout dit du retrait : le Maître éminent est ignoré du peuple, et quand son œuvre est accomplie, « le peuple dit : “Cela vient de moi-même” ». Ici, le retrait cesse d’être une sagesse pour devenir un diagnostic.
Pour moi, cette définition a commencé à une table de cuisine.
Et la conclusion
Si la liberté est l’événement où quelqu’un apparaît comme cause dans son propre geste, le pouvoir est l’opération par laquelle on rend possible l’apparition d’un autre comme cause. Le pouvoir réel d’une vie se lit dans les seuils qu’elle a tenus et qui tiennent encore sans elle. À cette mesure, des inconnus sont puissants, et des puissants sont des goulots. Je ne connais pas de test à la première personne. Celui qui tient un seuil agit sans savoir, au présent, s’il ouvre ou s’il capte et le père de la cuisine lui-même ne saura qu’après des années ce que son silence a été.
Le pouvoir ne se détient pas. Il s’ouvre, et se mesure aux causes qui commencent après soi.
« Qu’est-ce qui est advenu, sans vous, grâce à vous ? »