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La Liberté

L’apparition du sujet dans un geste constituant

III. Les matières · Frédéric Denjoy · 13 min de lecture · Accès ouvert

« On est toujours une personne ; on n’est pas toujours sujet ; on fonctionne le plus souvent. »

« La raison d’être de la politique est la liberté, et son champ d’expérience est l’action. »
Hannah Arendt, Qu’est-ce que la liberté ?

Note de l’auteur

Cet essai ne définit pas toute liberté. Il isole sa forme vive, constituante. L’événement dans lequel une personne apparaît comme l’auteur du geste qui rend praticable une possibilité nouvelle dans une maille. Et il en tire un concept politique, la liberté morte. Un droit juridiquement intact dans une maille que plus aucun geste ne traverse.


Un homme vote depuis quarante ans. Certains dimanches, son geste est une simple reconduction : il choisit dans une offre déjà constituée, sans que rien de nouveau ne devienne praticable dans la maille politique. D’autres fois, le même bulletin engage une rupture réelle, ouvre une alternance, expose une fidélité ou un refus. L’acte est identique ; son état de liberté ne l’est pas. La forme extérieure d’un acte ne permet jamais, à elle seule, de diagnostiquer son caractère constituant.


Le même homme, un mardi de novembre, dit à son fils de quarante ans qu’il s’est trompé toute leur vie sur ce qui les sépare. Personne ne l’attendait, aucune procédure ne l’autorisait. Il a peur, précisément, de ce qu’il va dire. Il le dit. Et dans le geste, le père apparaît comme l’auteur d’une parole qu’aucun de ses rôles antérieurs ne contenait — et son fils, dans le silence qui suit, se retrouve devant quelqu’un qu’il n’avait pas devant lui cinq minutes avant.

La différence entre les deux scènes n’est ni dans la personne, ni dans la légitimité des actes, ni dans l’intensité vécue — le vote peut être plus intense que la conversation. Elle est dans ce que le geste fait à la maille : une suite auparavant impraticable est devenue praticable, ou rien de tel n’a eu lieu.

I. Une liberté constituante

Une phrase tient la position :

La liberté n’est pas ce que le sujet possède.
C’est ce qui fait apparaître le sujet.

J’appelle liberté constituante l’événement dans lequel une personne apparaît comme l’auteur du geste qui rend praticable une possibilité nouvelle dans une maille. Cette liberté ne remplace pas les libertés juridiques ou politiques. La décision ordinaire réversible, l’exercice paisible d’un droit, sont réellement libres sans constituer un sujet nouveau. Elle désigne leur forme vive ; le moment où elles deviennent capables de faire apparaître un sujet.

Ce que la forme constituante ajoute au choix se voit sur le père. La tradition pense la liberté comme une sélection : un sujet devant un éventail de possibles, plus libre à mesure que l’éventail s’élargit. Choisir dans un menu donné est libre ; ce n’est pas encore constituant car les options préexistent au geste. Le père pouvait, depuis toujours, prononcer sa phrase ; mais avant qu’il la dise, elle n’existait pas comme passage habitable entre lui et son fils. Le geste rend praticable, dans leur monde commun, un chemin qui n’y était pas. C’est cela qu’aucune description d’automatisme n’épuise : non seulement ce qui a produit le geste, mais ce que le geste rend désormais praticable.

Maille, ici, garde le sens que La Maille lui donne : un lieu local où se joue la possibilité qu’un geste entre, soit reçu, et modifie ce qui pourra arriver ensuite. Le geste qui fait cela, je le nomme le mouvement structurant ; la liberté constituante en est la face subjective (ce qui, du côté de celui qui agit, apparaît quand le geste s’accomplit). Le sujet se constitue comme auteur de ce geste, et ne se reconnaît tel qu’après coup, en répondant de ce qu’il a fait.

II. Personne, fonctionnement, sujet

Trois termes à tenir séparés. La personne : la continuité juridique, morale et biographique du vivant humain. Toute personne l’est, de la naissance à la mort, quels que soient son état et ses gestes ; c’est elle qui porte les droits, la responsabilité, la dignité. Le sujet : l’apparition, dans le geste de franchissement, de celui qui s’y atteste. Il est discontinu, il surgit à l’instant du passage et se maintient, ou s’évanouit, par tenue. Le fonctionnement : le régime où la subjectivité n’a pas à se reconstituer dans un geste neuf. Ce sont les rôles et autres automatismes incorporés. Le fonctionnement ne doit pas être dénigré comme inférieur. Une grande part de l’attention, du soin, du métier et de la fidélité passe par lui, et c’est lui qui porte la vie ordinaire et rend disponibles les ressources des franchissements futurs.

On est toujours une personne ; on n’est pas toujours sujet ; on fonctionne le plus souvent. Rien là ne nie la dignité ni la responsabilité : on rend seulement pensable un fait que la tradition disait mal. Le sujet apparaît par éclairs, sur fond de fonctionnement, porté par la continuité de la personne.

Le sujet apparaît par intermittence, mais il ne repart pas de rien. Chaque franchissement attesté laisse une trace, et ces traces s’empilent. La consistance d’un sujet n’est pas une substance logée sous les éclairs ; c’est l’épaisseur de ses traversées tenues. On devient capable de tenir en ayant tenu. Le cercle qu’on pourrait objecter — la tenue exige un sujet que seule la tenue fabrique — est en réalité une spirale : c’est l’opération que La Tenue isole, convertir l’éclair en épaisseur.

III. La liberté et les causes

Il s’agit d’un compatibilisme local : la liberté se situe dans ce qu’un geste causalement situé rend nouvellement praticable. Le déterminisme décrit la genèse causale de tous les gestes, ordinaires ou constituants ; le fonctionnement désigne seulement les situations où cette causalité ne produit aucune possibilité pratique nouvelle dans la maille. Le franchissement, lui non plus, n’échappe pas à la causalité. Le geste a des causes. On peut les décrire. Mais cette description n’épuise pas ce que le geste a instauré. En effet, après lui, dans cette maille, une suite auparavant impraticable est devenue praticable. La causalité décrit la genèse du geste ; la liberté nomme ce qu’il reconfigure. Ce sont deux niveaux de description du même acte. Pourquoi il est arrivé, et ce qu’il a rendu désormais possible.

Tout, dans le geste d’Anselme, se laisse expliquer. Huit ans qu’il prépare des chiffres qu’un autre présente ; une nuit courte, deux cafés, un poste laissé vacant la veille, et cette vanité qu’il se connaît et qui lui fait honte. À la quatrième minute de la réunion, la voix un peu trop haute, il dit que le plan est faux, et pourquoi. Les causes sont toutes là ; on peut les compter. Reste ce qu’aucune ne contient. Dans cette salle, désormais, contredire est praticable. On l’a vu se faire.

Alors, du déterminisme déguisé ? Non. Demander où était le sujet avant le geste, c’est demander où était l’éclair avant la décharge. Une erreur de grammaire. La personne désigne la continuité juridique, morale, etc., et elle ne cesse jamais ; le sujet nomme ce qui a lieu. Rien, dans un monde entièrement causal, n’interdit qu’il y ait des éclairs.

IV. Reconnaître un franchissement libre

Trois marques, prises ensemble.

Un seuil réel. Le geste rencontre une résistance et engage une perte possible. La peur peut en être l’indice. Une peur précise d’un geste précis. Le père sait exactement ce qu’il craint. Gardons en tête que certains seuils se franchissent dans une calme évidence, et que l’on peut ressentir une peur intense sans qu’aucune liberté soit praticable. La peur peut désigner le seuil ; elle ne prouve ni que le passage est ouvert ni que le geste sera libre.

Une ouverture non programmée. Le geste ne se contente pas de sélectionner une option déjà installée ; il rend praticable une suite qui ne l’était pas dans cette maille. Notons qu’un geste impulsif peut être un franchissement et qu’un geste longuement pesé peut n’être qu’une exécution. L’important n’est pas là. Est-ce que ça ouvre du neuf ou est-ce que ça répète ?

Une trace imputable. Le geste modifie la suite. Il laisse une trace non annulable. On peut en corriger les effets, mais non revenir à un monde où il n’a jamais été posé. Et la personne peut se le reconnaître comme sien, au sens de l’attestation de Ricœur : le « me voici ». Attester signifie « c’est moi qui l’ai fait et j’en réponds ». Reconnaissons aussi que l’on peut choisir librement, se tromper, regretter, et se reconnaître pourtant l’auteur du choix et pour être sûr, regretter un geste ne signifie pas qu’il n’était pas libre.

Une limite demeure, et je la laisse ouverte. Certaines reconfigurations naissent sans décision consciente et sans que leur auteur puisse immédiatement les reconnaître. C’est la phrase qui échappe, le mouvement instinctif du corps. Il serait artificiel de leur retirer toute liberté. L’imputabilité peut venir après. Elle peut aussi ne jamais venir (maladie, contrainte). Quelqu’un a créé une possibilité sans jamais pouvoir s’en reconnaître l’auteur. Je ne sais pas s’il faut alors parler d’une liberté inachevée, d’un franchissement sans sujet… ou quoi en faire.

V. La liberté morte

Le concept politique qui sort de cette grammaire pointe ce que la tradition libérale voit mal. Une configuration où les libertés sont garanties, protégées, reconnues. Et mortes, parce qu’aucune maille n’est plus assez vivante pour qu’un geste les traverse. La tradition connaît la privation (censure, oppression), moins la mortification. Quand aucune contrainte n’empêche le geste, et pourtant rien ne dépend plus de son exercice. La grille de Berlin (liberté négative, liberté positive) mesure des interférences et des gouvernements de soi ; aucun de ses axes ne voit l’état de la maille, et un paradis de liberté négative peut être un cimetière de libertés mortes. Pettit voit sans doute davantage. Oui on peut être non-libre sans interférence, sous la seule ombre d’un maître. Mais il lui faut ce maître : la procédure et la saturation tuent sans dominant, et c’est le cas que la non-domination ne couvre pas.

Le processus prolonge, dans le politique, le vrai mort. Un passage est ouvert un jour ; on le nomme, on le codifie, on l’inscrit comme droit. Le geste qui l’avait ouvert s’oublie tandis que la forme demeure. Deux figures suffisent. La fermeture procédurale : les droits existent, mais les décisions ne peuvent plus être réellement infléchies. On débat, on délibère. Tout le monde sait que l’issue est écrite d’avance. L’homme de la première scène le sait aussi. Il vote toujours (même s’il est de plus en plus tenté par l’abstention). Régulièrement, la République lui donne l’occasion d’exprimer un choix. Et pourtant, il peine à se souvenir de la dernière fois que ce choix a changé quelque chose. Il avait dit non, ils ont continué. Son geste est intact ; c’est la maille autour qui est morte. Où est l’acte politique ici ? Parce que, pour moi, ça ressemble plus à une commémoration. La dissolution expressive : quand tout peut être exprimé, mais aucune parole ne se dépose assez pour orienter une action commune. Le clic remplace le franchissement, l’expression remplace le geste. Une démocratie peut combiner les deux avec des institutions trop fermées pour être traversées, et un espace public trop fluide pour retenir ce qui le traverse. Ôtons le doute. Un pouvoir peut aussi très bien organiser les deux à la fois. La liberté morte n’est alors plus subie, mais fabriquée.

Il manque d’ordinaire à ce diagnostic une catégorie intermédiaire, sans laquelle il romantiserait la persécution. Une liberté pacifiée ne coûte plus parce que la maille la porte. Une liberté morte ne coûte plus parce que rien ne dépend de son exercice. Une femme qui vote sans risque, un couple catholique/musulman qui se marie sans remous, un journaliste qui pose une question dérangeante sans perdre son emploi exercent une liberté vivante sans payer le prix des générations précédentes. C’est le succès même d’une liberté conquise, puis protégée. Le coût est parfois le signal, jamais l’essence. Le test est plutôt : « de quand date le dernier exercice de ce droit qui ait réellement pu modifier une décision, ouvrir une contestation ou engager une conséquence non écrite d’avance ? » Et si quelqu’un l’exerce autrement que prévu, la maille peut-elle encore recevoir ce geste et en tirer des conséquences ? Lorsque tout exercice est sans conséquence et ne rencontre aucune résistance, il faut se demander si le droit est devenu pure procédure. Notons que l’absence de souffrance ne prouve jamais sa mort.

Rien de cela ne congédie les droits, ni le vote, ni les institutions (justice en premier). Ils sont la charpente qui tient la maille politique ouverte. Qui vide la démocratie ne nous délivre pas d’une liberté morte, il la fabrique ; et qui la croit déjà morte et cesse de la défendre achève le travail.

VI. Responsabilité et dignité

La responsabilité juridique et morale reste attachée à la personne. Le fait qu’un acte ait été exécuté sur un mode sériel ou automatique ne l’annule pas. La catégorie du sujet ajoute seulement une question : dans quelles conditions cette personne aurait-elle pu interrompre l’automatisme et apparaître comme auteur d’un autre geste ?

La dignité, de même, appartient à la personne, non à l’apparition intermittente du sujet. La théorie de la liberté constituante ne conditionne donc aucun droit ni aucune valeur humaine à l’exercice effectif d’un franchissement. Et oui, les nourrissons et les comateux sont entièrement couverts par la distinction personne/sujet. Le sujet permet seulement de nommer une expérience supplémentaire : celle où la dignité d’agir est honorée ou empêchée dans une situation précise.

VII. Filiations

Kierkegaard voit avec une netteté rare que la liberté n’est pas la propriété d’un sujet préexistant mais l’événement qui le constitue. « L’angoisse est le vertige de la liberté » nomme déjà l’indice du seuil, et son saut est le franchissement constituant ; je le prolonge hors de son programme religieux. D’autre part, le saut se joue mille fois dans une vie ordinaire, et il lui faut un lieu. Arendt fait de la liberté un phénomène qui apparaît dans l’action et cesse avec elle. Son homme est libre parce qu’il est un commencement ; elle pense un agent déjà constitué qui agit, je pense le sujet qui apparaît dans le geste, et sa liberté est politique de part en part quand celle-ci est d’abord locale. Badiou est le voisin le plus proche : chez lui aussi le sujet advient, convoqué par un événement, et n’existe que dans la fidélité. Mais son événement est rare et fait date ; mon seuil est un mardi de novembre, et il s’en présente mille par vie. Son sujet se constitue dans la durée de la fidélité ; le mien apparaît d’un coup, et ce qui dure s’appelle la tenue. Et la liberté morte n’a pas d’analogue chez lui, parce que son ontologie n’a pas de lieu local qui puisse mourir. Là où il faut un événement, il suffit ici d’un seuil, et cette différence est une démocratisation. Ricœur, enfin, donne ce qui fonde la troisième marque : l’ipséité, le « je peux », et l’attestation (le « me voici ») par lequel le soi répond de ce qu’il a fait.

La position est compatible avec une causalité complète des conditions ; elle se distingue des compatibilismes centrés sur les désirs ou le contrôle de l’agent en localisant la liberté dans la reconfiguration d’une maille.

La conclusion

La liberté ne se possède pas.
Elle se traverse.
Et celui qui la traverse — pour autant qu’il la traverse, à l’instant précis où il la traverse — est ce qui apparaît dans cette traversée.

La liberté constituante est l’événement dans lequel une personne apparaît comme l’auteur du geste qui rend praticable une possibilité nouvelle dans une maille. Elle ne remplace aucune des libertés que la tradition garantit ; elle en nomme la forme vive. Et le concept qui en sort, la liberté morte, nomme un fait politique majeur. Des droits garantis, et des mailles où rien ne dépend plus de leur exercice, par fermeture procédurale ou par dissolution expressive. Le vrai mort, le lien mort, la liberté morte disent une seule loi : la forme survit à la transmission.

Dans de nombreuses traversées, trois moments peuvent être distingués : quelque chose devient visible ; un geste le franchit ; une présence rend la nouvelle forme habitable. Je les appelle vérité, liberté et tenue.

La vérité fait voir le seuil. La liberté le fait traverser. La tenue le fait habiter.
Tête gravée coiffée d’une lampe frontale

On peut marcher sur l’eau
toute sa vie sans jamais
être allé nulle part.