Le Bien est ce qui ouvre, le Mal est ce qui bloque

Poignée 1 · Extrait du Courage du Réel

Extrait du livre · Frédéric Denjoy

Le mal peut se conduire comme il faut, avec sa serviette bien sur les genoux. Pas de taches de gras. Les couverts déposés au bon endroit sur l’assiette. Le mal fait le baise-main à Madame. Le bien, lui, peut de même jouer de maladresse. Se prendre les pieds dans la franchise, et en tendant la main, froisser l’impeccable chemisette blanche.

Il n’existe aucun code préalable inscrit dans l’ordre du monde. Il n’y a que des gestes. Des formes. Des décisions. Des seuils. Et la question : est-ce que cela ouvre ou ça bloque ?

Le Bien n’est ni moral, ni abstrait. Il est fonctionnel. Il se mesure uniquement à l’effet d’un acte sur la possibilité de franchir un inconnu réel. Il est bon si, et seulement si, il permet une structuration vivante du monde.

Le Mal, de même, n’est pas lié à une faute, à un interdit, à un péché. Il est le nom donné à tout ce qui empêche le passage, tout ce qui ferme, fige, interdit l’émergence d’une forme habitable.

Une parole peut être bonne un jour, mauvaise le lendemain. Un silence peut être une ouverture dans un contexte, une trahison dans un autre.

Il ne concerne pas les intentions, mais les effets. Ce qui ouvre est bon. Ce qui ferme est mauvais.

À chaque instant, dans chaque situation, il convient donc de poser la seule question qui vaille : cette parole, ce geste, cette décision — ouvre-t-elle une possibilité de passage ? Ou l’enferme-t-elle dans une répétition stérile ? Permet-elle une structuration vivable d’un inconnu ? Ou ajoute-t-elle au monde une couche de gras supplémentaire ?

[…]

Un parent peut faire le mal, s’il ferme une voie vivante chez son enfant. Un thérapeute peut produire du mal, s’il impose sa grille au lieu d’ouvrir un geste possible.

[…]

Revenons à Miriam et Samuel. Elle ne l’admire plus. Tous les soirs, elle redoute le moment où il rentrera du travail. Il la dégoûte à présent. La seule idée de devoir dormir dans son lit la répugne.

Elle a pourtant les boules Quies dans les oreilles pour se soustraire aux ronflements, et un cache-yeux qui l’aide à imaginer une autre vie — mais ça ne suffit plus.

Elle pense à ses enfants, Leslie et Alexis. Ils risquent de filer bancals. Elle culpabilise : ce serait tellement égoïste pour eux. La séparation les rendrait malheureux, c’est sûr. Que faire ?

Pour elle, le geste vivant est clair : partir. Pour eux, qui sait. Oui, l’ambiance est terrible à la maison, les cris quotidiens.

Les enfants apprennent par l’exemple, c’est bien connu... Quelle image du couple leur transmet-elle ?

Se victimiser pour qu’ils soient heureux — cela pourrait être une culpabilité à porter plus tard.

Tout ça est compliqué, pas de réponse facile, personne ne peut dire. Mais elle sait deux choses :

— Si elle quitte, ce sera juste pour elle.
— Elle n’a aucune idée, ni contrôle absolu sur la situation qui en découlera.

Évidemment, elle peut l’influencer au mieux (dire du bien de leur père, garder la relation la meilleure possible, arranger la logistique intelligemment),
mais, en définitive, elle ne sait pas à l’avance.

Alors, est-ce mal pour elle de se séparer ? Probablement non.
Pour les enfants ? Peut-être.


Pour poursuivre : Le Juste.

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Silhouette gravée d’une figure traversant un seuil, un oiseau au-dessus d’elle

On peut marcher sur l’eau
toute sa vie sans jamais
être allé nulle part.