Le temps ne passe pas. Il s’empile.

Extrait du Courage du Réel

Extrait du livre · Frédéric Denjoy

Le temps est l’épaisseur du réel.

Allongé dans mon lit haut. Dans cette chambre, au premier étage. Sur ma gauche, des étagères où s’alignent des doudous.

Ils avait des années, déjà à l’époque. Ma mère ne jetait rien. Il venait du passé, de l’enfance des frères et sœurs.

Il me regardait tout spécialement, une sorte de beagle en plus ramassé, avec des oreilles ovales noires, des poils cordés mais fins. Je sentais son odeur rien qu’à le regarder. Je l’aimais, et je l’aime toujours.

La porte était juste assez entrouverte pour repousser ma peur de l’obscurité et laisser passer les conversations des adultes en dessous. Je les entendais, ça me rassurait. C’était gai. Le sol, leur plafond, transpirait la joie.

Chaque soir, Maman venait me caresser le front de ses longs cheveux blonds. Ses yeux me calmaient.

Je sens chaque détail. C’était hier, il y a une minute, à peine un instant.

Maman va monter, j’en suis sûr.

Je ne me suis jamais déplacé dans le temps. Je suis là. Même point d’être.

L’enfance n’est pas loin. Juste en dessous. Ce que j’ai traversé ne s’est pas éloigné. Ça s’est superposé. Une trace n’a pas besoin de distance pour exister. Elle pèse. Elle s’empile.

Le temps n’avance pas. Il condense.

Il plie le monde sur lui-même.

[…]

Mais tout est ici. Tout est maintenant.

Ainsi, ce qui part peut partir, mais tant que je l’aime, il campera avec moi.

Quand un geste vivant traverse une maille, le temps se fait remarquer. Pas comme durée. Comme densité.

Un ralentissement se produit — à l’échelle de la peau. Le tissu se serre. Le corps note.

Le temps apparaît ainsi par pression du réel.

Sans franchissement : l’illusion d’un temps qui passe, quand il n’inscrit rien.

Des jours rejetés comme autant de couches mortes. Flux sans trace.

La mémoire ne construit pas le temps.
Elle en transporte la preuve.

Mais c’est le corps seul qui sait si un passage a eu lieu.

On ne se souvient pas de l’instant. On sent la tension qu’il a laissée.

On n’a pas besoin de revoir l’enfance : elle est encore là, si elle a structuré quelque chose.

Vieillir, c’est porter plus de réel.

Chaque geste vécu ajoute une strate.
Chaque geste évité reste suspendu.

On vieillit à force d’empiler des gestes manqués, des départs ajournés, des liens non traversés.

Le poids, c’est la somme des traversées inachevées.

Dans un passage vrai, le monde ralentit. L’intérieur vibre, le seuil est là.

Le temps devient palpable.

Ce moment ne dure pas. Il s’imprime.

Et ce qui s’imprime reste empilé.

On change quand on épaissit.

Quand le monde nous marque.

Quand une forme s’inscrit dans la chair et déforme tout ce qui suit.

Le temps ne file pas. Il se durcit.

Ce que j’appelle aujourd’hui, c’est un précipité.

Tout est là : ce que je n’ai pas osé faire, ce que j’ai quitté proprement, ce que j’ai trahi, ce que j’ai tenu.

Tout se caracole, comme des plaques tectoniques mal ajustées.

Le frottement produit la tension. La tension fait apparaître le monde.

Il n’y a pas de ligne.

Le temps est un nœud d’accumulation.

Un volume de vécu.

Ce qui n’a pas été traversé reste latent.

Ce qui l’a été s’alourdit.

Je ne suis pas dans le temps.

Le temps est dans ce que j’ai traversé.

Et ce que je traverse aujourd’hui le modifie.

Les adeptes du petit calcul découvrent leur propre tromperie trop tard. Les dernières secondes ne sont pas du rebut.

Elles ramassent tout.


Pour poursuivre : La Reprise.

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Silhouette gravée d’une figure traversant un seuil, un oiseau au-dessus d’elle

On peut marcher sur l’eau
toute sa vie sans jamais
être allé nulle part.