L’Antiforme
La mort du réel par excès d’ouverture
« On peut marcher sur l’eau toute sa vie sans jamais être allé nulle part. »
« Liquids, unlike solids, cannot easily hold their shape. »
Zygmunt Bauman, Liquid Modernity
Note de l’auteur
Si un monde local peut mourir parce qu’il ne laisse plus rien entrer, il peut aussi mourir parce qu’il ne retient plus rien de ce qui passe. Cet essai nomme cette seconde mort : l’antiforme. On reconnaît une antiforme à ce qu’une vie bourrée de mouvement ne laisse, au bout du compte, aucun monde derrière elle.
I. Un homme rentre chez lui
Trente-quatre ans, une grande ville où rien ne s’arrête jamais, il gagne confortablement sa vie et sa vie a toutes les apparences de la liberté. En tout cas c’est comme ça qu’il le ressent. Juste au cours de l’année passée, il a changé d’appartement (et de quartier), quitté deux petites amies, investi dans un restaurant, pris trois fois des vols intercontinentaux, vu des centaines de gens. Cocktails, dîners, théâtre, expositions. Ça, il a beaucoup bougé. Il s’assied, les murs encore nus, et cherche ce que l’année a déposé derrière elle. Rien, zip. Du mouvement, des gestes dans tous les sens, mais pas de monde, pas de formes et encore moins de trace.
Oh, il n’est pas déprimé ou particulièrement en crise. Rien ne lui est formellement interdit. La contrainte, ici, ne semble pas être le problème. Et le monde est plat-crêpe.
La pensée critique a beaucoup pensé la mort par contraction : ce qui se durcit, se referme, étouffe. Le despote sociopathe qui censure tout ce qui bouge, tape sur ce qui pourrait le faire trembler ; et la grande tradition, de Marx à Foucault, de Freud à ses héritiers, lit la menace comme un resserrement où le vivant suffoque. Cette lecture est juste pour ce qu’elle éclaire. À côté d’elle, un autre abîme attend d’être pensé pour lui-même. Je dis, un monde ne meurt pas seulement quand il se ferme. Il meurt aussi quand il s’ouvre sans seuil ; quand le passage devient perpétuel et ne laisse plus de trace, quand tout circule et rien ne se dépose. Pour cette mort-là, je propose un nom, l’antiforme.
II. La seconde mort - L’ouverture sans seuil est aussi mortelle que la fermeture sans passage.
Une maille vit quand un geste neuf peut y passer, le franchissement, et qu’il y tient, qu’il se dépose et déplace ce qui suivra, la trace. La fermeture est la mort du franchissement. Quand plus rien de neuf ne vient, mais la forme tient. L’antiforme est la mort de la trace, c’est-à-dire quand le neuf vient sans cesse, et rien ne tient. Les deux sont symétriquement opposées, l’une perdant l’entrée, l’autre la prise. On l’a compris, leurs causes ne sont sans doute pas identiques. La dissolution vient souvent plus d’un excès de vitesse et par choix que la fermeture qui est souvent imposée (penser à un père autoritaire et violent par rapport à un trentenaire qui ne s’engage jamais et choisit en permanence la voie facile).
L’antiforme suppose un passage réel ; une absence durable de trace ; et l’impossibilité de reprendre ce qui est passé. Attention, une expérience peut ne pas laisser de forme immédiatement et être reprise des années plus tard : elle n’était pas dissoute. L’inverse existe aussi : nos téléphones conservent nos soi-disant souvenirs, et rien n’y devient une trace active. L’archive n’est pas la trace.
L’antiforme est le régime où des gestes réels se succèdent sans se déposer assez pour orienter ce qui vient ensuite.
Le concept ne doit pas devenir un fourre-tout où tous les adversaires de « la modernité » pourraient ranger ce qu’ils perçoivent comme ses maux (trop de fatigue, etc.). C’est le passage sans trace. Un point c’est tout.
III. Le roc, l’eau, le seuil (encore, pour ceux qui ont lu La Maille)
Le roc : le pied frappe, rebondit, rien n’entre. Le béton mouillé : le pied s’enfonce un peu, laisse une empreinte nette que qui passera après pourra suivre. L’eau, elle, demande qu’on s’y attarde : le pied entre sans effort, c’est même agréable. La surface se referme aussitôt, sans bruit ni cicatrice. On peut nager des kilomètres, les crampes aux cuisses, muscles des bras essorés, et derrière soi aucun sillage. C’est l’eau qui occupe cet essai. L’antiforme est le sol qui ne garde rien.
Le trauma est la disparition du sol, la perte du lieu même où un passage aurait pu avoir lieu.
Ce qui sépare les sols, c’est la résistance, celle que La Maille nomme juste : elle retient le geste assez pour qu’il s’inscrive, sans fermer l’entrée. Trop, le roc ; trop peu, l’eau.
IV. Ouverture vivante, ouverture dissolvante
L’antiforme ne dit certainement pas « il y a trop de liberté ». Je veux être clair, ce serait un contresens complet et diamétralement opposé au sens de ma pensée.
Ce qui est dit ici, et qui est, j’espère, plus fin, est que toute suppression d’une limite n’ouvre pas nécessairement un passage car elle peut aussi supprimer la résistance grâce à laquelle ce meme passage aurait compté.
Ce que je pointe est qu’il y a l’ouverture vivante, c’est elle qui donne accès à une maille neuve, ouvre vers un seuil qu’on peut franchir, augmente la capacité du tissu à porter des gestes. Trois siècles d’émancipation (juridique, sociale, intellectuelle, affective) en relèvent dans leurs meilleures réussites, et l’antiforme n’en conteste rien. Et il y a l’ouverture dissolvante. Celle-là retire un seuil sans en créer un autre. En un sens, elle dissout la condition même de la traversée. On le répète, l’antiforme ne porte que sur la seconde.
V. Les différentes formes de l’antiforme
Elles ont en commun que ça circule en abondance sans rien déposer. Ce qui change est en fait ce qui circule (le possible, les sollicitations, les actes) et l’échelle (l’instant, le jour, la vie).
Le possible non choisi. Le monde s’ouvre, les options se multiplient, et l’on parcourt tout sans jamais arrêter. Choisir, c’est perdre les autres possibles, et l’on ne veut certainement rien perdre. La profusion détruit le choix lorsque conserver les possibles devient plus important qu’en laisser un seul produire des conséquences. Les applications de rencontre en sont une incarnation quasi parfaite. Une rencontre, peut-être une nuit dans un lit ou quelques mois, une cohabitation oui, mais que l’on puisse interrompre à chaque moment sans coût. S’engager, faire un enfant, se marier, ah ça non, certainement pas ! Le possible, multiplié, se substitue à l’engagement.
Le flux sans reprise. Ce qui afflue passe plus vite qu’aucune inscription ne tient. On répond, on réagit à tout, et rien ne se dépose : l’épuisement du rien. On n’a rien fait et l’on est vidé, parce que le corps a été traversé par mille micro-sollicitations qui n’ont trouvé nulle part où se poser. La saturation a deux échelles. Subjective : trop de sollicitations pour qu’une attention les reprenne. Politique : trop d’événements, d’annonces, d’ennemis pour qu’une réaction commune se dépose. Le fait grave est vu, commenté, recouvert par le suivant avant qu’aucun geste commun n’ait pu s’y poser. Le mécanisme est le même : la saturation ne censure rien. Elle rend la mémoire impossible.
Enfin la plus trompeuse. On fait des choses, on rencontre, on déménage, on voyage. Il y a des gestes réels, des inscriptions ponctuelles. Et au bout de dix ans on ne se souvient pas, au bout de vingt aucun lien n’a tenu, au bout de trente aucun lieu n’est devenu notre maison. On a travaillé, contribué, performé, et quel savoir a émergé ? Une vie affective en relations brèves. On a accumulé des épisodes, on a aimé, été aimé, habité dans plein d’endroits, des hôtels, des locations. Plein d’aventures, et de travaux différents. On n’a pas développé le temps qui façonne la pratique, construit un lien qui porterait nos souvenirs. C’est la vie qui ne s’est jamais déposée.
Les trois se mêlent dans notre vie. Sortir du possible demande qu’un possible soit choisi ; du flux, que le débit soit réglé ; de la dernière, que la durée soit rendue.
VI. Le concept de « liquidité » ne suffit peut-être pas
Bauman. La modernité liquide décrit la fragilité des formes durables (les fluides ne fixent pas l’espace et ne lient pas le temps) et le diagnostic est juste. Ce que l’antiforme cherche est le mécanisme local de cette fragilité. La liquidité décrit un état général de la modernité ; l’antiforme fournit un critère local (quelque chose passe, mais ne devient pas reprenable). On peut donc la constater ici et pas là, dans ce couple et pas dans ce métier, et lui chercher un remède à son échelle. Rosa est sans doute le voisin le plus proche avec son accélération de surface qui produit une inertie de fond, et la « relation muette » où l’action ne laisse aucune trace. L’antiforme traduit ce diagnostic dans la structure d’un seuil. Sennett, Weil et Han ont chacun approché un versant du même constat.
VII. Conservateurs et progressistes se cabrent – Ils se trompent de remèdes
Religion, nation, famille, autorité. Les conservateurs ont raison de voir la dissolution et leur réflexe répond souvent par le retour aux formes anciennes. Mais les formes restaurées sont rarement habitables. On momifie le réel au lieu de le refonder. Le réactionnaire confond la forme et le seuil. Il veut le retour des formes sans voir que ce qui les rendait vivantes, c’étaient des seuils, qui n’existent plus et qu’il faut maintenant inventer autrement.
Le réflexe progressiste, lui, répond souvent à toute difficulté par davantage d’ouverture. Pour celui qui a un marteau, tout est clou. Plus de fluidité, plus de choix, moins de frontières. Il a raison de refuser la fermeture. Mais ouvrir davantage un monde qui meurt d’antiforme, c’est aggraver le mal qu’on croit soigner. L’ouverture devient dissolvante lorsqu’elle supprime les conditions mêmes d’une inscription.
Les deux réflexes peuvent manquer la question du seuil. Reste une troisième voie : créer des seuils vivants. Une forme morte impose et conforme. Un seuil vivant résiste assez pour inscrire, et laisse passer.
VIII. Ce qui peut retenir une trace
Une trace a besoin d’un support qui la retienne comme un rythme, un lieu, un lien, une pratique. Il y en a sans doute d’autres mais ceux-ci sont les plus immédiatement reconnaissables. Soyons clair. Le support retient ; le seuil règle le passage ; la forme est ce qui s’y dépose ; la tenue empêche que l’ensemble se ferme ou se dissolve.
Le rythme. Un battement qui scande la durée et rend possibles l’attention et la mémoire. C’est le support-temps, que Han a cartographié sous le nom de rituel. Sa contrefaçon est l’horaire rigide ; le rythme vivant doit respirer.
Le lieu. L’aéroport, la chaîne d’hôtel, la surface interchangeable où l’on transite sans rien y déposer. Là c’est Augé qui a nommé ces envers des non-lieux. Le support-espace est l’inverse, un espace qui ne se réduit pas à sa fonction, qu’on n’échange pas contre un autre parce qu’une histoire s’y est déposée. Un lieu vivant possède des limites, mais ne se définit pas par l’exclusion : sa singularité vient de ce qui s’y est déposé, non de ceux qu’il tient dehors.
Le lien. Une relation qui tient, qui pèse, qui ne glisse pas : le support-autrui. La connexion multiplie les contacts sans faire un seul lien ; on peut en avoir mille et n’en porter aucun. Un lien vivant ne tire pas sa force de l’impossibilité de partir. C’est aussi ce qui le garde vivant. Il demande la durée, jusqu’à la relation au mort, qui ne rend rien et bizarrement tient.
La pratique. Un geste répété qui s’épaissit au lieu de s’user, dont la reprise produit de la différence. Le support-acte, dont MacIntyre a fait un concept, une activité cohérente dont les biens internes ne s’atteignent qu’en se pliant à ses exigences. Elle dégénère en routine fossilisée, qui ne résiste plus et ne découvre plus ; la pratique vivante, elle, continue d’exiger. Elle est peut-être le support le plus complet car elle donne un rythme, crée un lieu, appelle des liens, et transforme la répétition en différence.
Les quatre s’appellent l’un l’autre : une pratique veut un rythme, un lieu, un maître ; un lien veut une fréquence, un endroit, des gestes partagés. Précisons ici que le dépouillement n’est pas nécessairement antiforme. Ainsi, le moine laisse des traces parce qu’il concentre sa tenue dans une attention. Le dissipé ne garde rien parce que rien ne tient ; le moine, si, parce qu’il tient ailleurs. L’ancrage n’est pas l’immobilité. Aucun principe général, enfin, ne décide du support juste dans une situation donnée : le diagnostic local demeure irréductible.
Et une frontière m’échappe encore : celle qui sépare l’antiforme de la dépression. L’homme de la première scène cherche ce que l’année a déposé et ne trouve rien. Mais un vivant déprimé ne trouve rien non plus, alors même que ses traces existent : c’est la capacité de les voir qui s’est éteinte. Le concept décrit un état du tissu ; la clinique décrit un état du vivant ; un soir de novembre, les deux peuvent se ressembler. Je ne sais pas les distinguer du dehors, et pas toujours de mon dedans.
IX. Objections
Une critique conservatrice déguisée ? L’antiforme ne s’en prend qu’à l’ouverture qui ôte ses seuils sans en créer. Restaurer le passé ? Il est mort. Reste à inventer des seuils neufs, tâche moderne s’il en est.
Un concept qui explique tout ne diagnostique rien. L’objection vaudrait si l’antiforme couvrait toute fluidité. Elle ne tient que le passage réel sans trace ni reprise. La fermeture institutionnelle relève de la mort par contraction ; le déficit d’ouverture, du manque ; la fatigue, de la clinique ordinaire. L’antiforme est forte parce qu’elle est étroite.
Comment crée-t-on, concrètement, un seuil vivant ? Aucune théorie ne le prescrit du dehors ; cela se fait dans des situations, par des gens situés. Le concept ne donne pas la recette, mais de quoi reconnaître un seuil vivant quand on en croise un, et le séparer d’une forme morte restaurée : il résiste juste assez pour qu’on s’y inscrive, et retient sans dissoudre.
Qu’on montre, sur la durée, des vies ou des collectifs à haute circulation et sans supports repérables (ni rythme, ni lieu, ni lien, ni pratique) qui sédimentent autant que des vies comparables ancrées (cf. liens tenus, savoir-faire épaissis, mémoire reprenable). Si le passage sans support dépose autant que le passage retenu, alors l’antiforme ne découpe rien, et j’ai tort.
Le moment de conclure
Un monde ne meurt pas seulement lorsque rien de neuf ne peut y entrer. Il meurt aussi lorsque tout le traverse sans que rien ne devienne reprenable. C’est l’antiforme : du mouvement sans monde.
On n’en sort pas en restaurant des formes mortes, ni en ouvrant davantage. On en sort en recréant des seuils : assez de résistance pour qu’un geste compte, assez d’ouverture pour qu’il puisse passer. Le contraire de la dissolution n’est pas l’ordre. C’est la trace.
On peut marcher sur l’eau toute sa vie sans jamais être allé nulle part.