Les Méchants
Pourquoi ils gagnent, et ce qu’ils perdent
« Les méchants gagnent souvent, on le voit tous. Mais que perdent-ils au juste ? Pas ce que l’on croit… »
I. Trois heures du matin, je peux pas dormir
Le poste est allé à Groban.
Claire refait la scène depuis des semaines : la réunion où il a présenté le travail des autres comme le sien, le chiffre gonflé en pariant que personne ne vérifierait à temps. Tout le monde savait. Ça a marché quand même.
On lui a dit : vous n’avez rien à vous reprocher. Elle repense pourtant au moment où elle a laissé Groban parler à sa place.
À trois heures du matin, elle se demande si sa vie n’est pas une erreur de méthode. Mentir, prendre, ne pas s’arrêter à ce qu’on fait subir : si c’était la façon de gagner ? Aurait-elle peur de gagner ? En serait-elle incapable ?
Elle aurait voulu le poste. Pour l’argent, pour le travail qu’elle aurait pu y faire, pour le plaisir. Il serait trop commode de lui expliquer que son échec est une victoire cachée. Le poste ne lui reviendra pas par une pirouette.
Accordons à Groban une vie heureuse, longue, riche, sans chute finale ni remords. Supposons qu’il ait obtenu exactement ce qu’il voulait et qu’il sache très bien comment.
Il gagne. C’est le point de départ.
II. Le butin est réel
Groban s’est donné des moyens que d’autres s’interdisaient. Il a fait passer le travail de Claire sous son nom, retiré à ses contradicteurs les moyens de peser, recueilli les bénéfices.
Le coût n’a pas disparu. Claire a fait le travail. Maintenant, c’est encore à elle de retrouver les documents, d’établir leur date, de réclamer ce qui lui revient. Elle devra interrompre les félicitations, accuser un homme que l’on vient de promouvoir, risquer de devenir celle avec qui il est difficile de travailler. Groban dispose déjà du poste. Le temps qu’elle consacre à contester ce qu’il tient, il peut l’employer à s’en servir.
Le prix du mal ne tombe pas nécessairement sur celui qui le fait.
Ce qui a été pris lui sert. Il peut diriger, dépenser, être aimé, vieillir en paix. Sa méthode ne se retournera peut-être jamais contre lui. Le dossier volé peut même être excellent. Une œuvre appropriée peut produire de la richesse ; une maison volée peut abriter une famille heureuse. Ce bonheur ne rend rien à ceux qu’on en a chassés. Le butin reste désirable.
On a parfois besoin de croire que le méchant se punit tout seul : il finirait seul, malheureux, aveugle ; il saurait au fond de lui qu’il a triché. Je n’en sais rien. Et vous, vous en êtes sûr ? Il peut être entouré, lucide sur ses actes et satisfait de ses résultats.
La méthode de Groban a obtenu ce poste. Claire commence à lui donner autorité sur toute une vie. Le méchant gagne une seconde fois quand il devient l’unité de mesure.
Ce qui m’intéresse tient à la façon dont il a obtenu ce résultat. Qu’a-t-il rendu impossible pour prendre et garder ce qui lui sert ?
III. La réponse qui ne compte plus
Reprenons la réunion. Groban sait que Claire a fait le travail. Il le présente néanmoins comme le sien. À cet instant, ce qu’elle pourrait dire est un obstacle à neutraliser.
Il peut l’entendre, bien sûr. Il peut même l’écouter avec finesse. « Tu es déçue », dit-il ; « je comprends ce que tu ressens ». Il peut utiliser sa colère pour ajuster son récit, ses arguments pour améliorer le projet, ses objections pour préparer une défense. Il reçoit beaucoup d’informations d’elle. Tout ce qui pourrait l’amener à lui rendre le travail est traité comme un problème à résoudre pour le garder.
J’appelle capture cette opération : maintenir une contribution, une présence ou un accord en neutralisant les réponses susceptibles d’en modifier l’attribution, l’usage ou les conditions. L’autre continue de produire des effets ; il cesse de pouvoir modifier les conditions auxquelles on s’en sert.
Un chef peut entendre une objection, en reconnaître la portée et maintenir sa décision. La réponse a compté dans l’examen, elle n’a pas suffi à changer l’issue. Une autorité peut aussi recevoir le pouvoir de trancher, avec des comptes à rendre et une décision susceptible d’être revue. La capture commence lorsque ce qui est tenu est soustrait à cet examen. Claire peut choisir la couleur des graphiques, discuter les chiffres, revoir la présentation. Le nom sous lequel son travail circule demeure hors de portée.
Sa parole pourrait pourtant compter sans lui donner le poste. Groban pourrait reconnaître la provenance du dossier, partager la direction du projet ou renoncer à l’utiliser. Aucune de ces suites n’est accessible tant qu’il ne reçoit sa réponse que pour préserver ce qu’il a pris.
C’est ainsi qu’on peut se montrer très attentif aux gens tout en les fermant. Groban sait ce qu’ils désirent, ce qu’ils craignent, jusqu’où ils iront. Son intelligence relationnelle est intacte.
Il peut aimer le risque au point d’y engager sa fortune. Le chiffre gonflé était un pari : quelqu’un pouvait vérifier à temps. Groban pouvait perdre le poste. Il connaissait ces issues, sans savoir laquelle se réaliserait. C’est ce que L’Inconnu appelle l’incertain : les possibilités sont assez constituées pour qu’on puisse miser sur elles.
Une autre façon de travailler avec Claire peut n’exister encore dans aucun de leurs projets. Elle pourrait prendre forme à mesure qu’ils se répondent, chacun découvrant dans la réponse de l’autre de quoi déplacer ce qu’il voulait. L’inconnu désigne ici cette possibilité à faire naître. Groban peut être surpris par Claire, apprendre d’elle, réviser ses calculs. Tant que l’usage de son travail reste hors discussion, les suites qui exigeraient de le remettre en jeu ne peuvent pas se former entre eux.
Le même homme peut voler un travail et recevoir réellement la parole de son enfant. Ce qu’il ferme dans cette relation ne décrit pas toute sa vie.
IV. La phrase interrompue
Un père a préparé l’avenir de son fils. Une place dans l’entreprise, une maison à proximité, des années de travail qui pourront passer entre ses mains. Il a réussi. Il veut que son fils en profite.
Au dîner, le fils s’assied face à son père, un homme qui lui ressemble en plus usé. Il commence : « Ce que je voudrais… »
Le père l’interrompt. Il détaille les risques qu’il lui évite, les sacrifices qu’il a faits, la chance d’hériter de quelque chose de solide. Le fils essaie encore de parler. « Après tout ce que j’ai fait pour toi, tu ne vas pas tout remettre en cause. »
À la fin du dîner, le fils a dit oui.
Le père a obtenu son résultat. La succession est assurée, la maison attend, les années d’effort trouvent leur destination. Il est peut-être soulagé, fier, heureux. Il n’y a aucune raison de lui inventer un remords.
Il ne sait pas la fin de cette phrase. Peut-être le fils voulait-il partir. Peut- être voulait-il entrer dans l’entreprise autrement. Le fils lui-même ne savait peut-être pas encore ce qu’il voulait. Une réponse aurait pu l’aider à trouver ses mots ; le père aurait alors eu à répondre à ce qu’il venait d’entendre. Cette conversation n’attendait pas, déjà écrite, qu’on la laisse passer. Il aurait fallu la faire ensemble.
Si son fils n’a pas besoin de l’avenir qu’il lui prépare, que fera-t-il de tout ce qu’il voulait lui donner ? Le père n’a pas une autre place prête à prendre. Il a demandé à son fils de rester celui dont il avait besoin pour demeurer le père qu’il savait être.
Il aurait pu défendre son projet et laisser son fils lui répondre. Il a fait de cette réponse une ingratitude. Pour parler, le fils aurait désormais à se défendre d’abord de tout ce que sa phrase ferait subir à son père.
Le père aurait pu maintenir son offre, découvrir avec lui une autre manière de travailler, accepter une séparation. Rien ne garantit que la conversation aurait été heureuse. La possibilité d’y chercher leur suite était pourtant là : le fils avait commencé à parler. Le père a obtenu son accord en arrêtant cette recherche. Il s’est retiré, dans le même geste, la possibilité d’apprendre par cette réponse une manière d’être père qu’il ne connaissait pas encore.
Il a gagné le oui. Il n’a pas entendu ce que son fils allait dire.
V. La mainmise se conserve
La première fermeture ne suffit pas toujours. Ce qui a été pris peut être contesté plus tard ; pour que la mainmise demeure, il faut souvent régler aussi la façon dont la contestation sera reçue.
Un collaborateur signale une erreur. Il sait comment Groban a traité le dernier qui l’a contredit. Il cherche la formulation qui n’accusera personne, retire une phrase, puis une autre. Le rapport remonte. Le directeur remercie pour la qualité du travail. L’erreur a disparu du rapport.
On aimerait que cet aveuglement lui coûte un contrat ou sa place. Il peut aussi vendre avant la crise, déléguer une réparation, profiter d’une conjoncture favorable. Les effets de la capture sont déjà là : une information susceptible de remettre en cause sa manière de diriger ne lui arrive plus sous cette forme.
Groban peut même ne plus fournir aucun effort conscient pour cela. L’équipe connaît le mode d’emploi ; chacun ajuste sa parole à l’avance. La mainmise est devenue un fonctionnement. Les réunions continuent, les indicateurs circulent. Une réponse capable de remettre sa position en jeu s’est changée en quelque chose qu’il sait déjà accueillir.
La peur n’est pas nécessaire. Claire peut parler sans crainte, être écoutée, voir ses idées reprises. Ses objections peuvent améliorer le projet, et le nom de Groban rester hors discussion. Elle peut tout dire sur le travail ; son attribution échappe à tout réexamen.
Le père peut connaître la même tranquillité. Des années plus tard, quelqu’un rappellera à sa place tout ce que son fils lui doit. Il n’aura même pas besoin de l’interrompre. D’autres tiennent pour lui la porte fermée.
VI. La curiosité
« J’ai tellement envie d’être méchant, mais je suis trop curieux pour ça. »
Le désir de prendre peut être immense chez celui qui prononce cette phrase, l’avantage certain. Un appétit plus fort le tient : que pourrait-il encore se passer si l’autre avait réellement son mot à dire ?
Un interrogateur peut être très curieux. Un manipulateur, passionné par les pensées de ses victimes. Le père du dîner pourrait connaître les amis de son fils, ses amours, ses hésitations, et se servir de cette connaissance pour obtenir le oui. Tout ce qu’il apprendrait lui permettrait de mieux tenir la place préparée pour l’enfant.
La curiosité dont je parle commence quand la réponse peut atteindre cette place. Le père laisse son fils finir sa phrase, avec le risque de ne plus pouvoir lui proposer la même vie après l’avoir entendu. Il pose une question dont la réponse pourrait défaire son projet. Il y tient parce qu’il ignore ce qu’elle pourrait faire naître, y compris en lui.
L’autre peut être injuste, médiocre, incapable de répondre. Sa liberté peut nous déplaire ou nous retirer ce que nous voulions. On ne garde pas l’inconnu en ne prenant que les réponses avantageuses.
Certains tiennent assez à cette recherche pour lui laisser une place dans ce qu’ils décident. Groban peut préférer le poste.
VII. Celui qui a compris
Groban peut lire ce texte et hausser les épaules.
« Je sais très bien ce que j’ai fait. Claire avait des choses à dire ; peut-être aurions-nous travaillé autrement. Je préfère le poste. J’aime l’argent, la liberté qu’il me donne, l’équipe que je dirige. J’ai choisi. Où est le problème ? »
Il a compris. Il a peut-être fait une excellente affaire selon ses propres critères. Des gens libres de le contredire peuvent lui reconnaître de vraies réussites. Rien ne permet de soutenir que l’avenir fermé aurait eu davantage de valeur pour lui. Peut-être n’en aurait-il rien voulu, même après l’avoir découvert.
Sa préférence ne lui donne pourtant pas accès à ce qu’il empêche. Tant que Claire ne peut pas remettre sa mainmise en question, toutes les suites qui exigeraient cette remise en question demeurent impraticables entre eux. Il peut apprendre mille choses d’elle, suivre ses conseils sur les clients, l’aider dans une difficulté personnelle. Leur relation change à certains endroits. À celui où elle pourrait lui faire rendre ou partager ce qu’il a pris, il s’en protège.
Un industriel peut laisser un essai raté lui faire revoir ses plans et empêcher son fils de remettre en question l’avenir préparé pour lui. Ses usines marchent. Leur réussite ne prouve rien sur sa capacité à recevoir son fils.
Ce qu’une réponse de Claire ou du fils aurait fait naître reste inconnu. Groban et le père ne peuvent, dans le même rapport et au même moment, garder leur mainmise et faire cette découverte. On peut suivre, en revanche, la façon dont la recherche est arrêtée. Le père coupe la parole ; Groban rabat une contestation sur la déception de Claire. Ils rendent inopérante la réponse dont certaines suites auraient eu besoin pour se former.
Personne ne sait quelles suites seraient nées ni ce qu’elles auraient valu pour eux. On ne peut pas les inscrire dans une colonne en face des gains. La perte porte sur l’accès à ces possibles.
Groban peut reconnaître le travail de Claire ; le père, revenir sur ce dîner. Abandonner la mainmise laisse à leur réponse une place. Claire ou le fils peuvent n’avoir plus envie de leur parler. Le travail a changé de mains, des années ont passé. Une autre conversation pourra peut-être commencer. Celle qu’ils ont empêchée leur échappe.
Ce que Groban ferme dans sa propre vie ne rend rien à Claire de ce qu’elle a perdu.
Le père peut aimer la vie qu’ils auront dans l’entreprise. Groban peut inventer, jouer, être surpris ailleurs. Aucun de ces faits ne rouvre la conversation interrompue.
Leur perte tient à cet accès fermé. Elle peut ne jamais se faire sentir. Un désir qui ne naît pas ne manque pas à celui qui ne l’a jamais rencontré.
Repères
La capture maintient une contribution, une présence ou un accord en neutralisant les réponses susceptibles d’en modifier l’attribution, l’usage ou les conditions. La perte décrite concerne les suites qui exigeraient que ces réponses puissent agir. Elle porte sur une relation déterminée, indépendamment du bonheur de celui qui prend. L’abandon de la mainmise ne garantit pas qu’une recherche commune puisse reprendre. La curiosité désigne ici le goût de chercher ces suites avec l’autre, au risque d’y voir son propre projet défait.
Une maille est un lieu où un geste peut être reçu, laisser une trace et modifier la suite : une relation, une équipe, une institution. La Maille définit ce lieu du passage ; Le Pouvoir distingue ouvrir de capter ; L’Inconnu porte sur ce que le geste rend nouvellement praticable. Le Juste suit ce qu’une décision justifiée peut néanmoins retirer au vivant. Cet essai examine ce que la capture rend impraticable jusque dans la vie de celui qui en bénéficie.
Hegel analyse une reconnaissance unilatérale et inégale dans le rapport de domination (La Phénoménologie de l’esprit, t. I, IV, A). L’hypothèse retenue ici accorde à Groban une reconnaissance qui le satisfait. La fermeture décrite subsiste sans qu’on ait à lui supposer un manque de reconnaissance.
Edmondson étudie la sécurité permettant de prendre des risques interpersonnels et son rôle dans l’apprentissage collectif. Le critère retenu ici porte sur ce qu’une réponse peut remettre en jeu, jusque dans l’attribution du travail. Parler sans crainte ne suffit pas à établir cette possibilité.